Il est presque cinq heures du matin. Je me réveille trempée de ma sueur. Un peu de la sienne aussi. Je me dis d'abord que ce sont mes cauchemars. Depuis quelques mois, je me réveille presque toujours à cette heure-là, en panique. Quelque chose m'a été retiré. Ou m'a quittée. Je ne sais plus. Le manque est profond, presque absolu. Le vide est assourdissant. Il ne demande qu'à grandir.
Cette fois-ci, je ne suis pas dans mon lit. Je suis pas chez moi. Nous avons fait l'amour quelques heures plus tôt. C'est la première nuit que nous passons ensemble. Je le regarde un instant. Sa peau est tendue, ferme, douce. La veille encore, il était mon médecin. Aujourd'hui, il dort à côté de moi.
Je glisse une main entre mes jambes. C'est très mouillé. Complètement mouillé. D'où vient toute cette eau ? Pendant une seconde, je ne sais plus si je suis une amante apaisée ou un enfant, perdu, qui a mouillé son lit au milieu de la nuit. Plus je touche, plus la sensation devient réelle. Non. Ce n'est pas de la sueur. C'est du sang.
Des rivières de sang coulent entre mes jambes. Je regarde les draps. Ils lui ressemblent. Rouges. Tout est rouge. Un rouge vif, violent, vivant. Je me glisse hors du lit en essayant de retenir ma fuite. Le monde s'échappe entre mes jambes et je ne sais pas comment l'empêcher de partir. Je descends les escaliers étroits dont nous riions la veille, sans savoir qu'ils deviendraient mes complices au petit matin. Il n'y a plus de limites. Mon sang est partout. Je me vide.
Enfin, j'atteins les toilettes. J'essaie d'effacer les traces. Mais plus je bouge, plus la vie qui est en moi se répand. Elle s'empare du carrelage, des murs, de chaque objet. Alors je renonce. Je m'assieds, les jambes ouvertes, et je m'abandonne. Entre la nausée et la fièvre. Il dort toujours à l'étage. Comment lui expliquer ce qui est en train de m'arriver ? Je n'ai plus les mots. Je n'ai plus la force. Mon corps se vide.
Je me douche. Une fois. Deux fois. Trois fois. L'eau mâche le sang puis le recrache. À chaque fois le même procédé, jusqu’à que je comprenne que cela ne va pas s’arrêter. Résignée, je remonte les escaliers. Une serviette mord entre mes cuisses. Elle boit presque tout. L'eau. Le sang. Ma sueur.
La pièce sente fort, très fort. Il est réveillé. Puis il prend la parole. Sa voix est calme. Presque clinique. Pourtant, elle ne manque pas de douceur. — Est-ce que ça pourrait être une fausse couche ? - Impossible.
Du moins, c'est ce que je crois.