« Justice morte », lit-on sur des pancartes. Jour des funérailles : le 29 juin dernier, avocat·es et juges, une fois n'est pas coutume, battent ensemble le pavé. L'agresseur : le garde des Sceaux himself. L'arme du crime : le projet de loi SURE (pour « Sanction utile, rapide et effective »), rebaptisé projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes. Le contexte : le viol et le meurtre de Lyhanna, 11 ans. Et enfin, le mobile : mettre au pas l'institution judiciaire, ce « 3e pouvoir » un peu encombrant accusé par la droite et l'extrême droite d'être cafi de « juges rouges » – pourtant pas très soviets quand il s'agit de mettre du ferme à la petite délinquance en col bleu, distribuer des OQTF à la chaîne ou blanchir les flics qui ont du sang sur les mains…
Poulain de l'écurie sarkozyste, Gérald Darmanin a sauté du ministère de l'Intérieur à celui de la Justice. Mais on ne gère pas les toges noires comme on gère la volaille. Occupé à faire le coq sur les plateaux télé, monsieur le garde des Sceaux en oublie la Constitution qui garantit aux magistrats « la possibilité de prendre des décisions à l'abri de toute instruction ou pression ». Profiter d'un fait divers tragique pour reprendre les juges en main… La ficelle est grosse Gérald.
La faute aux gens-qui-font-mal-leur-travail, vraiment ? Le meurtrier présumé de Lyhanna – déjà dans les petits papiers de la Justice pour des affaires de viol sur mineures – est un arbre qui cache la forêt : 70 000 plaintes de ce type dorment dans les tiroirs. Est-ce à dire qu'à force de sabrer dans les dépenses publiques – le Syndicat de la Magistrature rappelle que les quatre magistrat·es d'Auch devraient être 23 pour atteindre la moyenne européenne –, ça a des conséquences sur la manière dont on rend justice dans ce pays ? Pas le temps pour l'enquête. Par contre, on met le paquet sur les procès expéditifs, histoire de renforcer un peu plus la justice de classe.
Sans faire nos mauvaises têtes, on voudrait aussi en finir avec le mythe du « monstre » et mettre sur le tapis la violence systémique qui règne dans notre République libérale et patriarcale (misère économique, culture du viol et de l'inceste, pour la faire courte), qui permet l'exploitation et l'invisibilisation de la vulnérabilité des laissé·es pour compte – les mineur·es isolé·es crèvent dans l'indifférence, tous les minots ne se valent pas. Mais ce n'est pas un garde des Sceaux, accusé d'agressions sexuelles et d'abus de pouvoir, qui mettra les mains dans la merde dans laquelle il se roule allègrement.
L'affaire Lyhanna donne du grain à moudre à l'extrême droite, mais aussi aux libéraux universalistes qui attisent le sentiment « anti juge ». Une aubaine pour décrédibiliser les condamnations de Le Pen et Sarko. Laxistes, fumistes ou marxistes, faudrait choisir les rageur·ses.